La bataille du moulin de Comportet (1177)

ℹ️ À propos de cette page – Cette page rassemble ce que l’on sait de la bataille du moulin de Comportet et de l’histoire de la commune du Laonnois, d’après le bulletin communal « Notre Tribune » n°4, le livre de Roland Durand Merlieux – Notre Commune (1980) et plusieurs sources publiées. Les références sont regroupées en fin de page.

Moyen Âge · 14 mars 1177

Le 14 mars 1177, près du moulin de Comportet, les paysans de la commune du Laonnois – parmi lesquels ceux de Merlieux et de Fouquerolles – sont écrasés par l’armée de l’évêque de Laon. Ils défendaient la charte de libertés que le roi Louis VII leur avait accordée trois ans plus tôt. Huit siècles plus tard, la rue principale de Merlieux porte encore leur mémoire : la rue des Victimes de Comportet.

1174

Louis VII accorde une charte de commune

14 mars 1177

La bataille du moulin de Comportet

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Villages fédérés, dont Merlieux et Fouquerolles


Le Laonnois, terre de l’évêque

Au XIIe siècle, on appelle « Laonnois » l’ensemble des domaines ruraux qui appartiennent en propre à l’évêque de Laon, au sud-ouest de la ville jusqu’aux limites du Soissonnais, avec Anizy-le-Château pour centre. Les villageois, en grande partie vignerons, y supportent des charges très lourdes.

1174 : la charte de Louis VII

L’occasion se présente à l’été 1174, quand l’évêque Gautier de Mortagne, « homme entier et dur » selon le bulletin n°4, abdique après vingt ans à la tête de l’évêché, sans avoir jamais rien cédé de ses droits. Tant que le siège est vacant, tous les domaines et châteaux de l’évêque passent entre les mains du roi : Louis VII se retrouve ainsi seigneur direct du Laonnois pendant toute la fin de 1174 et une grande partie de 1175. Les paysans s’organisent aussitôt en confédération, vont trouver le roi – en commençant, semble-t-il, par lui offrir de l’argent – et obtiennent une charte de commune semblable à celle de Laon.

Cette charte permet aux confédérés d’accueillir dans leur commune les sujets royaux du Laonnois qui le souhaitent, et de marier librement leurs fils et leurs filles dans les autres communes royales. Le roi en fixe soigneusement les limites. Il laisse en dehors, sans qu’on sache pourquoi, l’un des dix-sept villages de l’évêque, Jumigny, et en exclut trois autres – Chaillevois, Montbavin et Montarcène – parce que leurs habitants dépendent du chapitre de Notre-Dame de Laon et non de l’évêché : ils restent une « enclave servile » au milieu du territoire affranchi. Pour dédommager l’évêque, chaque famille de la commune doit lui verser chaque année trois sous, en monnaie de Laon, payables à la Toussaint, à Pâques et à la Saint-Jean.

L’évêque Roger de Rozoy

Les chanoines de Laon, dont les propres villages sont mêlés à ceux de l’évêque, craignent la contagion : pour mettre fin au pouvoir du roi sur l’évêché, ils veulent élire au plus vite un nouvel évêque. Leur premier élu, Gautier, trésorier du chapitre et neveu de l’ancien évêque, meurt au retour de Rome, où il était allé faire confirmer sa nomination. Après une année entière de vacance, ils choisissent Roger de Rozoy, frère de Renaud, seigneur de Rozoy-sur-Serre, apparenté aux grands seigneurs de l’époque, les sires d’Avesnes et les comtes de Hainaut ; son élection doit beaucoup à son cousin, le comte Baudouin V de Hainaut. Chevalier plus qu’homme d’Église, passionné de chasse et d’humeur peu patiente, il voit dans la commune une atteinte à la dignité de l’Église de Laon.

Il essaie d’abord la voie pacifique : il demande au roi, par ses amis puis en personne, de supprimer la commune, sans succès. Le chapitre lui confie ensuite 500 marcs d’argent pour obtenir sa suppression auprès du pape Alexandre III, mais cet argent ne reçoit pas la destination prévue. Roger choisit la force, malgré la désapprobation du roi. Au début de 1177, il se trouve à la tête d’une véritable armée, avec son frère le seigneur de Rozoy, le comte de Rethel, Jacques d’Avesnes, le comte de Roucy et Hugues, châtelain de Pierrepont. Les paysans, de leur côté, appellent à l’aide les milices communales de Crépy et de Vailly, et d’autres que les chroniqueurs ne nomment pas ; sur l’ordre du roi, le prévôt de Laon, Geoffroi de Senlis, convoque aussi les communes de Laon et de Soissons et les hommes de l’abbaye Saint-Médard de Soissons.

Le 14 mars 1177

L’armée des communiers se rassemble sur le territoire même de la commune, entre Anizy et Pinon, au bord de l’Ailette, près du moulin de Comportet, un moulin construit en 1137 et qui appartenait à l’abbaye Saint-Martin de Laon. Le 14 mars 1177, l’armée de l’évêque attaque. Le combat est bref : les paysans ont mal choisi leur terrain, une vaste prairie où il est difficile de tenir face à des cavaliers ; ils sont mal équipés et peu habitués à la guerre et, s’il faut en croire un chroniqueur, la seule vue de la chevalerie ennemie les met en déroute. Ceux qui ne périssent pas par l’épée sont faits prisonniers ou se noient dans l’Ailette en tentant de fuir.

La commune du Laonnois est anéantie. Le massacre a pourtant un grand retentissement : à la fin du XIIe siècle, le peuple commence à compter dans l’opinion. Le bulletin n°4, faute de place, s’arrête à l’avènement de Philippe Auguste en 1180 ; le récit plus complet reproduit dans le livre de Roland Durand raconte la suite.

Les victimes. Aucune source accessible ne donne de chiffre précis ni le nom des victimes. Le texte reproduit par Roland Durand parle de villageois « exterminés par milliers », une formule à prendre avec prudence. Les communiers étaient des paysans et des vignerons des villages fédérés ; leur mémoire est restée collective, celle de « ceux de Comportet ».

1177-1180 : le roi, l’évêque et le comte de Hainaut

Humilié par son évêque, Louis VII réagit, un peu tard. À l’été 1177, il marche sur Laon, s’empare des terres de l’évêché, menace les domaines de Renaud de Rozoy, de Jacques d’Avesnes et de Hugues de Pierrepont, et pousse jusqu’à Nizy-le-Comte, château des comtes de Roucy, où Renaud de Rozoy doit lui faire hommage. Dépouillé de ses revenus, l’évêque Roger s’enfuit jusqu’aux confins de la Bourgogne, chez l’évêque de Langres. Mais le puissant comte de Hainaut, parent et allié de l’évêque, entre en scène avec une armée de chevaliers d’élite : l’affaire devient un épisode de la grande querelle entre le roi de France et le roi d’Angleterre Henri II, dont le comte a pris le parti. Louis VII, qui ne se sent pas en force, bat en retraite ; il garde l’évêché sous sa main et en interdit l’accès à Roger.

En 1179, les ennemis de Roger l’accusent auprès du pape d’être « l’auteur du massacre de Comporté », d’avoir trempé ses mains dans le sang de ses sujets, ce qui le rendrait indigne de gouverner un diocèse. Alexandre III désigne trois juges, tous favorables à l’accusé : les évêques de Cambrai, d’Arras et de Noyon, qui doivent rendre leur sentence à Meaux. L’historien Melleville affirme que Roger fut absous sans enquête ; selon le chroniqueur Gislebert de Mons, il fut au contraire condamné à donner satisfaction, mais la peine fut sans doute légère. Le roi lève alors la saisie de l’évêché, laisse Roger rentrer à Laon et, à la demande du pape, dissout lui-même la commune du Laonnois qu’il avait fondée et défendue.

Ce revirement s’explique par la politique : à la fin de 1179, l’héritier du trône, le futur Philippe Auguste, épouse la fille du comte de Hainaut. Le retour en grâce de l’évêque fait sans doute partie de l’accord, et c’est Roger de Rozoy en personne qui célèbre le mariage à Bapaume, en 1180. Les villageois du Laonnois sont sacrifiés aux nécessités de la politique royale.

1180-1190 : une commune rétablie puis cassée

En 1180, Philippe Auguste succède à son père ; l’évêque est toujours le même, et les paysans redeviennent « taillables et corvéables à merci ». En 1185, les exactions sont telles qu’ils portent plainte au roi. Philippe Auguste fixe le montant des tailles que l’évêque peut lever et des redevances dues au vidame et au prévôt de l’évêque, et institue douze échevins choisis parmi les paysans, nommés par le roi, chargés de répartir les tailles et de juger les différends ; on ne peut faire appel de leurs décisions que devant la justice royale. C’est une défaite pour l’évêque, mais aussi la preuve – contre Melleville – qu’en 1185 la commune n’existait plus.

On ignore ce qui se passe ensuite, mais en 1190 la commune est de nouveau officiellement rétablie. Le roi s’est sans doute vengé de Roger de Rozoy, qui avait pris le parti du comte de Flandre, Philippe d’Alsace, dans la coalition féodale de 1184-1186. Le répit est court. La même année, sur le point de partir pour la troisième croisade, Philippe Auguste promet par une charte datée de Paris de régler le conflit à son retour, et accorde que, s’il meurt en chemin, la commune soit cassée pour la rémission de ses péchés. L’évêque et le chapitre le poursuivent de leurs demandes jusqu’en Sicile : à Messine, devant ses barons, le roi casse la commune du Laonnois « établie contre les droits et la liberté de l’Église de Laon » et défend à quiconque de la rétablir jamais. Elle ne s’en relèvera pas.

1204-1259 : les paysans ne renoncent pas

  • 1204 – Un grand nombre de serfs de l’évêque émigrent sur les terres d’Enguerrand III de Coucy, qui a déjà accordé plusieurs communes. L’évêque proteste : faute d’accord d’« entrecours » entre les deux seigneuries, les paysans doivent revenir.
  • 1206 – Brouillés avec leur évêque, les chanoines de Laon se font les défenseurs des paysans et accusent Roger de les accabler de tailles illégitimes. Le chapitre de Reims, pris pour arbitre, leur donne raison : on revient à la décision de 1185, les tailles sont plafonnées et, en cas de conflit entre l’évêque et ses paysans, c’est le chapitre qui juge. Humilié, Roger de Rozoy tombe malade et meurt peu après.
  • 1258 – Au retour de Saint Louis de croisade, les hommes du Laonnois tentent de passer sur les terres du comte de Soissons, Jean de Nesle. L’évêque saisit les biens de ceux qui partent (le « droit d’extrahière »). Le comte, qui les avait d’abord défendus, finit par traiter avec l’évêque ; beaucoup de paysans reviennent alors et réclament leurs biens. Saint Louis fait mener une enquête par son prévôt de Laon, et cette enquête se tient dans la plaine même de Comporté, quatre-vingts ans après le massacre. La majorité des paysans ayant reconnu être revenus après l’accord, l’évêque garde les biens saisis.
  • 1259 – Les habitants d’Anizy-le-Château se donnent un maire, des échevins et un sceau, sans l’accord de l’évêque Itier de Mauny. Plutôt que de se battre, on négocie : la charte d’Anizy de 1259 leur laisse un maire et des échevins, mais nommés par l’évêque ; elle supprime la mainmorte et le formariage, mais maintient la capitation, les corvées et la chevauchée, retire le droit au sceau, et le mot « commune » n’y figure pas une seule fois.

Près d’un siècle après la charte de 1174, les paysans du Laonnois n’ont donc obtenu qu’une demi-liberté, accordée à un seul bourg. Dans le bulletin n°4, Roland Durand prolonge le fil : « les rescapés de Comporté […] essayèrent encore quelquefois de lutter pour plus de justice, mais le carcan d’acier de la Féodalité et du Clergé s’était de nouveau resserré sur eux, et il fallut la grande révolution de 1789 pour que l’espoir renaisse ».

Les villages de la commune

Le bulletin de Merlieux et le texte reproduit par Roland Durand parlent de dix-sept villages appartenant à l’évêque et rattachés à Anizy-le-Château, leur centre politique ; ce dernier texte précise que Jumigny resta en dehors de la commune de 1174. La commune de Chivy-lès-Étouvelles publie une liste plus longue des villages dont les habitants furent massacrés à Comportet :

Anizy, Beffecourt, Bourguignon, Brancourt, Chevregny, Chivy, Étouvelles, Fouquerolles, Jumigny, Laval, Lierval, Lizy, Merlieux, Monampteuil, Mons, Nouvion-le-Vineux, Presles, Thierny, Urcel, Vaucelles et Wissignicourt.

Où se trouvait le moulin ?

Le moulin a disparu depuis longtemps et son emplacement exact reste incertain. Le bulletin le situe « entre Anizy et Pinon, sur les bords de l’Ailette » ; la commune de Chivy le place « sur les bords de l’Ardon », affluent de l’Ailette. En 1980, le syndicat d’initiative du canton d’Anizy projetait d’élever un monument « sur les lieux mêmes des combats : au moulin de Comportet (entre la Capignole et Urcel) ». L’enquête royale de 1258 parle d’une « plaine de Comporté », et le récit de la bataille d’une vaste prairie. Le site Généalogie Aisne mentionne un lieu-dit « Comportet » ou « Comporteit » sur le territoire d’Anizy-le-Château.

Un nom qui a évolué

Le nom s’est écrit de plusieurs façons au fil du temps : on trouve les formes anciennes Comportatum et Comporteit, puis Comporté, la graphie utilisée en 1978 dans le bulletin de Merlieux, avant que s’impose l’orthographe actuelle, Comportet, celle des noms de rues.

La mémoire aujourd’hui

  • À Merlieux, la rue principale du village s’appelle la rue des Victimes de Comportet. C’est là que se trouvent la mairie, l’église Sainte-Geneviève et le C.P.I.E. En 1978, Roland Durand souhaitait dans Notre Tribune n°4 qu’« une place, une rue, un square » rappelle aux habitants le moulin de Comportet et « ce que fut la lutte de leurs ancêtres ».
  • À Royaucourt-et-Chailvet, la mairie et l’école se trouvent rue de Comportet. Le blason de la commune, adopté en 2015, montre un paysan armé d’une fourche et d’une faux, en souvenir de la bataille de 1177 et des droits des paysans du Laonnois.
  • Un projet de monument. En 1980, le syndicat d’initiative du canton d’Anizy lançait un appel pour « écrire dans la pierre » cette page d’histoire, par un monument au moulin de Comportet. Nous ne savons pas si ce monument a été construit. Roland Durand dédie aussi son livre Merlieux – Notre Commune aux « martyrs sublimes des milices communalistes exterminés au Moulin de Comporté ».

« Habitants de MERLIEUX, vous vous êtes certainement reconnus dans cette longue histoire. Les fils et les filles du moyen âge ce sont vous les descendants des massacrés de Comporté – des Echafauds et de tant d’autres lieux. »

R. Durand, « Les fils du Moyen Âge », Notre Tribune n°4 (1978)

Merlieux a connu d’autres massacres : en 1434, une partie des habitants fut tuée au lieu-dit appelé depuis « les Échafauds », derrière l’école, un lieu-dit déjà cité dans le n°2 et le n°1 (voir aussi la page Histoire de Merlieux).

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Sources

  • R. Durand, Merlieux – Notre Commune, Foyer populaire rural de Merlieux, 1980 : chapitre « La commune collective du Laonnais » (texte d’historien reproduit sans nom d’auteur, qui s’appuie sur Gislebert de Mons et sur L. Delisle, Catalogue des actes de Philippe Auguste, n° 133 et 331, et corrige Melleville sur plusieurs points) ; appel « Le martyre du moulin de Comportet » et dédicace du livre – présentation et livre numérisé (PDF).
  • Léopold Delisle, Catalogue des actes de Philippe Auguste, Paris, 1856, n° 133 (acte de 1185) et n° 331 (suppression de la commune à Messine).
  • R. Durand, « Les fils du Moyen Âge », dans Notre Tribune, bulletin communal de Merlieux, n°4, 1978 – retranscription et original numérisé.
  • Maximilien Melleville, Histoire de la commune du Laonnois, Paris, 1853 ; compte rendu par Léopold Delisle dans la Bibliothèque de l’École des chartes, 1854 (Persée).
  • Commune de Chivy-lès-Étouvelles, « Mémoire de Chivy » (date, emplacement du moulin et liste des villages).
  • Armorial des villes et villages de France, Royaucourt-et-Chailvet (blason et bataille du moulin de Comportet).
  • Généalogie Aisne, Anizy-le-Château (lieu-dit « Comportet ou Comporteit »).
  • Annuaire de l’administration – Mairie de Merlieux-et-Fouquerolles (rue des Victimes de Comportet) ; Mairie de Royaucourt-et-Chailvet (rue de Comportet).

Vos souvenirs

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